Cette fable vient de Yan Wenjing (严文井, 1915–2005), écrivain chinois de littérature jeunesse. Elle est connue en Chine sous le titre 小马过河. Une amie qui a grandi sous le régime me l’a partagée en me disant : « C’était la seule histoire juste dans mon manuel scolaire. »
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🐴 Le petit poulain et la rivière
Il était une fois un adorable petit poulain qui vivait avec sa maman dans un charmant village de campagne. Jour après jour, il grandissait, devenait plus fort, plus courageux, et le monde autour de lui semblait de plus en plus vaste.
Un matin, sa maman lui confia une mission : porter un sac de grain au village voisin, de l’autre côté de la rivière. Le poulain hennit de joie, chargea le sac sur son dos et s’élança au galop.
Mais bientôt, il se retrouva face à la rivière. L’eau tourbillonnait, pressée et capricieuse. Le poulain s’arrêta net, les oreilles droites, le cœur battant. Et si c’était trop profond ?
Fort heureusement, un vieux bœuf broutait tranquillement sur la rive. Le poulain s’approcha :
— Oncle Bœuf, elle est profonde, cette rivière ? Je peux la traverser ?
Le bœuf leva la tête, l’air placide :
— Profonde ? Quelle idée ! Elle m’arrive à peine aux sabots. Vas-y sans crainte, mon garçon.
Rassuré, le poulain s’apprêtait à plonger les pieds dans l’eau quand, flac !, un écureuil dévala d’un chêne et lui barra la route.
— Non, non, n’y va pas ! s’écria-t-il, tout agité. Cette rivière est une traîtresse ! Hier, un de mes amis y est tombé — et le courant l’a emporté loin, très loin !
Le poulain se retrouva alors bien embêté. Le bœuf disait que c’était peu profond. L’écureuil jurait que c’était dangereux. Qui croire ?
Incapable de décider, il fit demi-tour et repartit au trot vers la maison, son sac toujours sur le dos.
Sa maman l’écouta sans l’interrompre. Puis elle sourit doucement :
— Mon chéri, écouter les autres, c’est bien. Mais se contenter d’écouter sans réfléchir ni essayer par soi-même, ça ne suffit pas. Le bœuf est grand et costaud : pour lui, la rivière est une flaque. L’écureuil est minuscule : pour lui, c’est un océan. Toi, tu es toi — ni l’un ni l’autre. Va, et découvre par toi-même.
Le poulain hocha la tête. Bien sûr. Il reprit son sac, retourna à la rivière, prit une grande inspiration… et s’avança dans l’eau.
Pas à pas, prudemment, il sentit le fond sous ses sabots. L’eau n’était ni aussi basse que le disait le bœuf, ni aussi profonde que le craignait l’écureuil. Elle lui arrivait au poitrail — juste ce qu’il fallait surmonter, avec du calme et du courage.
Et il passa.
Ce soir-là, il déposa fièrement son sac de grain dans le village d’en face, et rentra chez lui au pas léger — les sabots mouillés, mais la tête pleine de fierté.
La morale de l’histoire
Écouter les conseils des autres est une sagesse. Mais les yeux des autres ne sont pas les tiens. Pense, essaie, et juge par toi-même — c’est là que commence la vraie connaissance.
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Ce que la mère du poulain fait dans cette histoire, c’est exactement ce qu’on a du mal à faire avec nos enfants.
Elle ne traverse pas la rivière à sa place. Elle ne le rassure pas en lui disant que c’est facile. Elle ne lui interdit pas d’y aller parce que c’est dangereux. Elle lui dit : vas voir par toi-même.
Quand ton enfant hésite, qu’il cherche l’avis de tout le monde sauf le sien, tu peux lui dire exactement ça : ni le bœuf ni l’écureuil ne savent ce que toi tu peux traverser. Eux voient la rivière avec leurs yeux, leur taille, leur histoire. Toi tu es toi. Vas voir.
Cette sagesse a survécu dans un manuel communiste. Elle a traversé un régime, des décennies de censure. Cela dit quelque chose de sa profondeur.
Confucius disait : « Apprendre sans réfléchir est vain. Réfléchir sans apprendre est dangereux. » Le poulain a fait les deux. Il a écouté. Et puis il a décidé par lui-même.
